Bon, j'étais bien au courant. Nous l'étions tous. Et Paul le premier qui s'est jeté sur cette histoire pour étoffer un peu son roman... / Au point de me proposer de filer à Pékin sans tarder. Et de l'accompagner. De l'introduire. De l'alimenter d'anecdotes. Savoureuses. Drôles. / Sauf que je ne voulais pas m'en mêler. J'avais trop à faire. L'héritage. La maison sur la côte vendéenne. Le rapport qu'ils attendaient... / Tous les jours ou presque, les types du Ministère me harcelaient. S'inquiétaient des délais que je leur annonçais. Pestaient. Grognaient. / Ils avaient le Cabinet sur le dos. Et Kouchner lui-même en embuscade. Je n'invente rien : je devais me grouiller. Accélérer le mouvement. / Chaque minute était de trop et je devais comprendre, bordel, que ce foutu rapport était d'une importance ca-pi-ta-le ! Ce n'était pas rien. / Comment leur dire que leurs préoccupations n'étaient pas les miennes. Car je moquais comme de l'an quarante de leurs stratégies à la noix. / Le Ministre pouvait boire la tasse, vous pouvez me croire, je m'en moquais éperdument. En revanche je détestais que Jade me réprimande. / Et nous n'étions d'accord sur presque rien. Je voulais me débarrasser au plus tôt de la villa sous les pins. Elle en refusait le principe. / Me rappelant les étés que nous y avions passés, à courir dans les allées, à nous précipiter à la plage, à nous cacher dans les buissons. / A épier les hirondelles, nous goinfrer de chocolat, nous rouler dans les herbes, affrontant des armées de fourmis, j'en passe. / Exactement les arguments que j'avançais pour ne plus vouloir en entendre parler. Trop de bonheurs m'attachaient à tout ça. M'obnubilaient. / Mais elle était intraitable. Me menaçant de procédures dont j'ignorais tout. Haussant le ton. S'en référant à Jacques. A la loi. Aux textes. / J'en perdais le sommeil. Et mélangeais tout. La situation sanitaire au Rwanda. Les camps de réfugiés. La malnutrition. Les infections. / Les difficultés d'approvisionnement. Les contrefaçons de médicaments. La tuberculose qu'on ne contrôle plus. La pénurie d'antalgiques. / Les enfants qui meurent sans rien pour soulager leurs souffrances. Les moribonds à même le sol dans des hôpitaux sans eau ni électricité. / J'y reviendrai... Et puis les exigences de Jade. Les coups de fil à toute heure du jour. Jacques, son ami, avocat, m'exhortant. / M'expliquant. Me reprenant. M'embobinant (Julien, s'il te plait, il est tard !). Me conseillant, mine de rien, de me montrer conciliant. / Montrant ses canines. Soudain. Eclatant d'un rire bref (Je ne voulais pas dire ça, tu penses). Feignant de s'intéresser à mon travail. / Un roman, cette fois ? Un truc un peu fou, complètement bidon ? Des personnages hallucinés. Comme si j'avais besoin d'inventer ces horreurs. / Finissant par me proposer une trêve (Ta sœur est épuisée, tu sais). Par réaliser l'heure tardive (Deux heures du mat ! Non, je rêve). / Avant de revenir à l'assaut dès patron minet. Mêlant ses escarmouches à celles des types du ministère. Qui profitaient de mes faiblesses. / Guettaient la moindre défaillance pour marquer des points. Et m'arracher des promesses. Un délai supplémentaire contre une certitude. / Je les rassurais comme je pouvais. Parvenant même à plaisanter (Mes hommages à Bernard !). Révélant de ci de là un truc à les faire saliver. / Histoire qu'ils baissent d'un ton leurs engueulades (Dans la famille Mitterrand, j'ai le fils, si vous voyez ce que je veux dire). / Paul, depuis Pékin, ne cessait d'en rajouter. Il s'inquiétait de mon silence et s'étonnait de plus recevoir de moi le moindre mail. / Exultait. Me racontait qu'il avait découvert de drôles de choses. Des combinaisons improbables. Que mes contacts lui semblaient fiables. / Et lui avaient permis d'approcher les responsables du trafic. Pourris jusqu'à la moelle. Cyniques au possible. Bien placés dans l'appareil. / Tutoyant les dieux et s'en mettant plein les poches au passage. Jargonnant le marxisme léniniste à chaque phrase. Inattaquables. Ou presque. / Il m'arrivait d'avoir envie de le rejoindre. Tout laisser tomber. Envoyer Jade et ses mièvreries sur les roses. Aurais-je un jour ce courage / Les jours passants je m'approchais du précipice, sentais le sol se dérober sous mes pieds. Paul avait fini par se décourager, sans doute. / Ne me donnait plus aucune nouvelle. Je l'imaginais ailleurs qu'à Pékin. En Serbie, peut-être, ou en Irak. Sur d'autres traces. Les miennes ? / J'étais à peu près sûr qu'il croyait comprendre. Et commençait à construire un scénario impeccable. Cherchant à confirmer l'évidence. / Et je n'avais ni l'envie ni l'énergie de l'en dissuader. Le temps seul était mon allié. Quant à mes honorables correspondants du ministère ? / Ils avaient un peu réalisé que mon rapport une fois publié serait difficile à commenter. Car j'entendais bien charger à mort les militaires. / Si bien qu'ils temporisaient. Tout cela n'était pas si urgent, au fond. Mieux valait prolonger mon expertise. Le Cabinet comptait sur moi. / Me proposait même un nouveau voyage d'études. Envisageait sérieusement de me confier une nouvelle mission. Ils en avaient parlé à Kouchner ! / La suite était inévitable, si l'on veut bien comprendre mon état d'esprit d'alors. La suite ? Je veux parler de ma rencontre avec Delphine. / J'étais parti de Paris vers 3 heures du matin. Direction Saint-Jean. En ligne de mire, un rendez-vous avec un obscur notaire. Et Jade... / Je crois que je n'avais pas dormi depuis cinq jours (j'exagère à peine). Je roulais vite. A limite du raisonnable. Sans savoir pourquoi. / Plusieurs fois, cette nuit-là, j'ai failli y laisser ma peau. Les phares des camions qui m'éblouissaient brusquement. Des bourrasques.  / La pluie qui redoublait d'intensité. Des engins de chantier, garés un peu trop près de la chaussée, un peu avant Poitiers. Un autobus... / Parfois je me dis que j'aurais dû accélérer à mort. Foncer sans réfléchir. J'aurais été débarrassé de moi-même, projeté quelque part. Où ? / Cela importe peu, au fond. Quelque part dans un de ces univers parallèles que nous côtoyons sans les voir. Ailleurs, simplement. / Mais j'ai freiné au dernier moment. Un brusque mouvement du volant, peut-être. Je ne sais plus, et je ne saurai jamais. Je me suis accroché. / J'ai tenu bon. Fermé les yeux sans doute. Un terrible vertige. Un boucan infernal. C'est ce dont je me souviens. Un vacarme épouvantable. / Une dernière pensée ? L'envie fulgurante de retourner très loin en arrière ? Le sentiment de toucher au but ? Rien de tout cela... / Le silence, tout simplement. Un étrange silence nuageux. Le reste s'impose progressivement. Et vous n'y pouvez plus rien. / Ce long gémissement vous emporte. Ce sang qui coule est le vôtre et vous n'y croyez pas. Tout n'est que souffrance dans ce monde. Torture ! / On peut se réveiller d'un rêve. Jamais d'un cauchemar. Au loin, retentissent comme des sirènes d'ambulance. Un tourbillon dérisoire. / Chaque seconde est une deuxième naissance. Cette douleur infinie vous submerge. Et vous ramène à ce temps qu'il vous semblait avoir oublié. / Chaque seconde est une couleur différente. Une harmonie. Une symphonie que personne d'autre que vous n'est en mesure d'écouter. / Chaque seconde prend le visage d'un monde que vous avez perdu. Vous n'en pouvez plus de convoquer le sourire de celle que vous espérez. / Peut-être finissez vous par tout mélanger ? Sur le brancard inconfortable, bordel, les yeux que vous apercevez n'appartiennent à personne. / Vous ne pouvez, rigoureusement, rien lui répondre. Juste l'envie de le faire. Il vous semble vous diriger à toutes pompes vers le soleil. / Un peu de chaleur, je ne sais quoi, coule dans vos veines et trahissent un secret. Les yeux se penchent, et vous caressent la main. / Vous n'en avez plus pour bien longtemps. Mais tout cela, étrangement, vous suffit. Votre langue vous étouffe. Savez-vous le printemps ? / Il avait l'air pas mal amoché. Le bassin en compote ou presque. Des fractures un peu partout. Pas joli, joli à voir. A peine tiré d'affaire. / Rien de vraiment catastrophique, non plus. Le docteur Delphine Mignon en avait vu d'autres. Elle se contenta d'insister auprès de Georges. / Car elle avait tout de même besoin de deux poches de sang. Il ne fallait pas trainer. Or, dans les étages, ils prenaient tout leur temps. / Et pouvaient tout à fait se pointer, deux heures plus tard, la bouche de travers et balancer le matériel sur la paillasse en rigolant. / 
Madame est servie ! Vous faut-il autre chose ? Un double mojito ? Une caisse de Dom Pérignon ? A moins que vous ne pensiez à autre chose ? / 
Sauf que votre client, à quelques mètres de là, était à cent lieues de pouvoir en placer une. Vu que sa systolique était en chute libre. / Et que sa diastolique commençait salement à décrocher. Et que vous n'aviez plus une minute à perdre avec de telles sottises. / Fussent-elles proférées par l'infirmier de loin le plus sexy des kilomètres à la ronde. Non, Georges, s'il te plait, pas aujourd'hui... / Ni non plus demain. Ni après demain, mon pote, avait pensé Delphine Mignon en se souvenant de ce qu'Audrey lui avait raconté, la veille. / Ce qui ne faisait jamais, d'ailleurs, que confirmer ce que tout le monde savait depuis des lustres. Si bien qu'Audrey avait pas mal pleuré. / Et que Delphine Mignon avait été d'une humeur de dogue toute la soirée. Et que tous, à l'internat, l'avait un peu chambrée. Même Eric. / 
Surtout lui, d'ailleurs. Comment expliquer cela ? Fallait-il comprendre qu'il serait toujours là, quoiqu'elle fasse, bienveillant, oui. / Fallait-il comprendre qu'Eric serait bien le seul type un peu sérieux capable de l'écouter, de l'accepter, de lui pardonner ses frasques ? / Le seul à qui Delphine Mignon savait pertinemment que l'on pouvait se confier. Sans risquer les coups bas. Les glissades incontrôlées. / Le seul être au monde peut-être, après Audrey, à qui Delphine Mignon disait la vérité. Ou du moins une part de vérité. Tu sais quoi, Eric ? / Je crois que je suis amoureuse... Non, ne ris pas. Cette fois, c'est la bonne. J'ignore ce qui me fait dire ça, mais je le sens. / Mais je n'aimerais pas me tromper, vois-tu, Eric ? Je détesterais ça. Car à force, on se pose des questions, c'est normal, non ? Même toi... / 
Non, tu ne le connais pas... Enfin... Tu ne peux pas savoir ! Je t'offre un deuxième verre ? C'était drôle ce visage qu'il prenait, soudain. / Elle était cruelle, au fond, voilà ce qu'elle devinait. Terriblement cruelle. Elle retourna sur ses pas, hésita un peu, puis s'agenouilla. / Posa sa tête sur les genoux d'Eric. Sans rien dire. Comme s'ils avaient encore quinze ans, et qu'il lui lisait Rilke, Rimbaud ou Verlaine. / Et qu'ils étaient près de la rivière. De l'autre côté de l'étang. Et personne pour penser ce qu'ils n'auraient jamais imaginé se dire. / Mais je ne peux rien te cacher, n'est-ce pas ? Je le voudrais, que ce serait au dessus de mes forces. Il faut juste me promettre le silence. / Ne pas t'offusquer. Ne pas juger. Ne pas croire que je puisse devenir folle. Même si c'est le cas. Ne pas rire, non plus. Ni sourire. / Aucune moquerie de ta part. Ce serait l'horreur absolue. Aucune ébauche de mouvement sur tes lèvres. Aucun froncement de sourcil. Aucun. / Rien qui trahisse en toi la moindre désapprobation. Je n'attends pas non plus, de ta bouche, un quelconque encouragement. Juste ta présence. / Le genre de discours qu'elle regretterait amèrement. Une erreur catastrophique si l'on pense. Delphine aurait beau dire, tout venait de là. / Car Eric ne se priverait pas, plus tard, pour l'envoyer sur les roses en lui rappelant, sèchement, ce qu'il s'était efforcé de supporter. / Il avait tout de suite vu, lui, que ce type était complètement fêlé. Pervers au possible. Et manipulateur. A vous flanquer le vertige. / A l'écouter parler, c'était couru d'avance. Delphine devait im-pé-ra-ti-ve-ment rompre les amarres. Et le laisser dans son jus. Geindre. / 
Grogner. Se plaindre sans arrêt. Car, depuis son accident, Julien Savouré s'en donnait à cœur joie. Surtout quand Delphine se pointait... / Oh, il se dressait sur son lit, se tortillait, râlait du mieux qu'il pouvait, pestait, brûlait ses calories à gigoter dans les draps. / Souffrait. oui, Bon Dieu, oui, qu'il souffrait. Sa jambe gauche endurait un calvaire. Et sa mâchoire, je vous dis pas. Quant à son dos, bordel... / Son malheureux dos, la moitié du temps en bouillie. Et l'autre moitié, mieux valait ne pas en parler. Alors, comprenez qu'avec Delphine...

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