"Plus de trois mois avaient
passé sur le domaine d'Ashover et déjà l'on pouvait voir et entendre la plus profonde des transformations dans la vie de la terre. Le passage de l'automne à l'hiver, avec son paysage nu de
branches dépouillées et de collines couvertes de givre, n'offre rien de comparable à ce mouvement miraculeux de recommencement qui se déroule au cœur du monde végétal, annoncé par les becs jaunes
des merles et les gorges des grives emportées au gré du vent, lorsqu'elles chantent dans les hauteurs des arbres à la saison des amours. Le côté poignant de cette métamorphose est perceptible
dans le nom qui la désigne, un nom qui semble exprimer dans son essence même le gazouillis des becs jaunes et bruns, le surgissement des eaux entre les rives verdoyantes, la montée d'une sève
visqueuse et fraîche dans les tiges. Car il y a quelque chose dans le mot printemps qui suggère non seulement la
fragilité des pousses nouvelles, mais aussi ce monde humide, glacé, terreux, odorant de mousse, que les brins d'herbe couleur d'émeraude, les fourreaux et les dagues transparentes ont percé pour
émerger enfin à l'air libre. Le mot printemps,
empreint comme il l'est du vert même des tiges des jacinthes, du bleu des œufs
de fauvette, du reflet des pétales de chélidoines, est chargé d'une signification à la fois nostalgique et humaine: il oblige l'esprit à se replier, par-delà la supplication de chaque son et de chaque paysage printaniers, jusque dans l'obscure terre
primordiale saturée d'où toutes choses sont issues, jusque dans des lieux humides et froids où les baguettes cinglantes du coudrier frappent la peau, où le sol dissimule traîtreusement ses
marécages, où de jeunes oiseaux et de jeunes lapins sont dévorés par les faucons, où les effluves provoquent de dangereuses accalmies et le retour de douloureux souvenirs, où de noirs liquides
empoisonnés suintent du tronc des hêtres, où les bourgeons des prunelliers sont autant de présages du destin, du malheur et de la mort subite." C'est de John Cowper Powys, dans "Givre et
sang" (1915), un texte magnifique, hanté par la folie, la sensualité et le mysticisme de la nature... Et je tombe sur ce passage qui me ferait douter de fêter le printemps
!