C’est l’hiver sur les canaux d’Amsterdam. Les amis de Judith (lui, architecte, elle photographe ; il me semble avoir déjà vu ses œuvres, quelque part ; non ?) nous ont confié, pour quelques
jours, à peine le temps de nous y accoutumer, les clefs de leur appartement. Un luxe inouï, pour nous deux, cette année-là. Depuis la terrasse, où nous nous aventurons en pouffant, dès le
lendemain matin, malgré la neige et la glace qui rendent l’entreprise pour le moins délicate (dix centimètres de poudreuse immaculée), nous découvrons, ravis, que la vue porte sur une petite
place miraculeusement ensoleillée, les clochers du Dam un peu plus loin, et les façades en enfilade de l’autre côté du canal. Toutes les fenêtres, ou presque, sont transparentes. Nous suivons des
yeux, sans le vouloir vraiment et sans échanger un seul mot (c’est l’hiver aussi à Mogadiscio, pensons-nous simplement), les allers et venues d’un jeune couple dont l’appartement, encombré de
livres et de rayonnages, semble presque faire écho à celui dont nous avons envahi le confort. Jusqu’à ce que Judith avec, soudain, venant d’elle une pointe étrange de douleur dans la voix, ne
décrète que la jeune femme est enceinte. Ce qui a pour effet immédiat de nous rappeler Estelle. Et Charline aussi. Mais nous nous gardons bien, naturellement, d’aborder une nouvelle fois toutes
ces questions. Et nous pensons juste, sans d’abord le formuler clairement, qu’il est temps de rentrer.